Actualité de la réflexion



LA POLITIQUE DE L'ARAPEJ


Nous avons à l'intérieur même de l'arapej tous les éléments d'information, de réflexion et d'action, une richesse que nous devons mettre en œuvre et faire valoir. De cette orientation générale, découle sept exigences.


- Première exigence : il importe que nous parvenions à nous faire une culture commune, ce qui ne se fera que si nous nous rencontrons et travaillons ensemble (administrateurs, bénévoles et professionnels) sur des projets précis. Cela suppose l'ouverture et le maintien d'espaces dans lesquels nous puissions prendre de la distance par rapport à nos taches propres en les confrontant à ce que les autres font.

- Deuxième exigence : il importe que les savoir-faire pratiques se haussent jusqu'à leur théorisation. Ici, il convient également d'élaborer des lieux pour une telle action. Ils pourraient se tenir à partir de la question : quelle formation à la compétence qui nous est propre ? Concrètement, il faut envisager de définir un parcours, à travers les différentes activités de l'arapej un itinéraire pour tout nouvel arrivant, qu'il soit recruté comme salarié ou comme bénévole, et ceci à quel que poste que ce soit.

- Troisième exigence : priorité doit être donnée, à la fois dans nos pratiques et dans nos réflexions aux anciens détenus. C'est là notre spécificité. Il se fait d'ailleurs un excellent travail et une excellente réflexion sur le travail social en général. Mais notre place, que personne n'occupera si nous ne le faisons pas est celle de l'aide aux sortants de prison. Cela ne veut pas dire qu'il faut nous "spécialiser" à ce type de population. Bien au contraire cela veut dire qu'il faut procéder par "tâche d'huile" et inventer le moyen de renouveler tout le travail social de l'arapej à partir de son action auprès des anciens prisonniers. La chose n'est possible que si nous réfléchissons à la délinquance comme telle.

- Quatrième exigence : clarifier l'objectif que nous voulons atteindre à l'égard des personnes. Ce qui demande une remise en chantier de la notion même d'insertion. Il ne s'agit pas de viser une conformité à un modèle, mais une véritable intégration. Cela suppose que nous soyons capables d'écouter et de tenir compte de la protestation des personnes accueillies contre la société dans laquelle nous voulons les rendre aptes à vivre. Nous avons à comprendre qu'apte à vivre veut dire aussi bien apte à critiquer. Il nous faut donner les moyens de critiquer réellement et non pas par la reconduction de la délinquance. Ce souci doit être déjà présent dans la manière même dont nous accueillons.

- Cinquième exigence : ne pas considérer la prison comme un phénomène naturel, dont nous aurions à limiter les dégâts, mais engager une réflexion sur la sanction pénale toute entière. Il faut que l'on détermine avec précision à qui il convient de réserver la prison, en sachant que le but à atteindre par la sanction pénale est la diminution réelle de la récidive. Nous disons réelle, pour tenir compte du fait que certaines récidives sont, dans quelques itinéraires particuliers, non pas des échecs, mais des nécessités et que le maintien dans la dépendance peut être considéré comme une forme de récidive. Il faut aussi que nous tenions compte des victimes avec la plus grande intention. Non seulement parce que cela leur est dû, mais aussi parce que toute victime court le risque de devenir délinquante à son tour si on ne lui donne pas l'occasion d'échapper à son statut de victime (ce que la seule compensation pécuniaire est incapable). Enfin, parce que l'absence de considération pour les victimes empêche de remettre en chantier la sanction pénale, puisque sa part infamante et afflictive sert curieusement de "dédommagement".

- Sixième exigence : prendre position sur les évènements concernant la justice d'une manière permanente et argumentée. Nous l'avons fait à propos de la circulaire du 31 octobre 2000 sur la présence de mandataires devant la commission de discipline et nous participons aux travaux de la Farapej, invitée au Conseil d'orientation stratégique mis en place par le Ministère de la Justice, en vue de la rédaction de la loi pénitentiaire.

- Septième exigence : penser notre rapport au politique. Il y a une originalité précieuse de la conception du politique en France. Elle date au moins de la Révolution et s'exprime jusque dans notre droit : le conformisme n'est pas reconnu comme une valeur. Il en résulte une grande complication, puisque l'on ne peut demander à la population de se normer par la pression de la désapprobation publique, de la délation, etc.…Mais c'est notre vocation, en tant que défenseurs des droits de l'homme et du citoyen, de préserver cette fragile spécificité, parce qu'elle abrite un bien fondamental et inestimable. En effet, l'appartenance à la cité se définit ici, non pas par l'identification à un territoire donné (géographique, généalogique, idéologique, religieux, etc.…), mais au contraire par un refus de s'identifier à quel que territoire que ce soit. Il ne s'agit pas du respect des différences, mais de ce que Monsieur le conseiller d'Etat Belorgey nommait l'hospitalité. On peut énoncer les deux impératifs qui doivent informer notre appréciation des conduites et des projets de lois ou de textes : agis comme tu l'entends, à condition qu'il soit clair pour l'un comme pour l'autre que cela me donne autorité sur ma propre vie et réciproquement j'agirai comme je l'entendrai, mais à condition que tu puisses y trouver l'autorité de vivre comme tu l'entends. Cela se nomme l'universalité, d'où la référence à la Révolution. Mais l'on peut trouver des racines beaucoup plus anciennes et s'en doute plus profondes encore chez Paul : "ni juif, ni grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme"(Galates, 3.28).