Traversé
par les orientations sécuritaires, l’accompagnement social
doit trouver sa juste position vis-à-vis des personnes auxquelles
il est censé s’adresser. Une des tentations est de faire
de ces personnes des mineurs à éduquer, des sous-citoyens
incapables de se diriger. Réactions et propositions d’Alain
CUGNO.
Il
convient de mesurer le poids d’une « évidence »
qui est sans doute l’une des plus dommageables de ce temps, il
nous faut sortir de la figure de « l’éducation pour
promouvoir l’accompagnement. IL faut en finir avec le formatage
à une citoyenneté convenable, non pas seulement parce
qu’elle exerce des ravages dans tous les lieux où l’on
peut lui donner un semblant de légitimité (l’école
et la prison), mais parce que ce modèle est en train de tout
envahir. L’espèce de Monarchie de Juillet dans laquelle
nous vivons a fait un rêve : une société dans laquelle
les « bons » ont autorité sur les « méchants
» à tel point qu’on puisse présenter la société
tout entière comme composée « d’adultes »
qui sont de bons citoyens, respectueux des lois et des autres, et de
« mineurs » à éduquer devant lesquels il ne
faut pas avoir peur de rappeler la loi, les valeurs fondamentales et
les repères. Le tableau ne serait pas complet sans la figure
des adultes qui ont lâché prise et qui sont alors eux-mêmes
à éduquer comme des mineurs en les envoyant faire des
stages de formation à la parentalité et à la conduite
automobile.
C’est
ainsi que l’on peut entendre un responsable de l’élaboration
d’une loi sur la prévention de la délinquance faire
un exposé tout à fait mesuré et pertinent, mais
qui ne distingue jamais entre délinquant et mineur – non
pas qu’il ait oublié qu’il y avait des mineurs non
délinquants et des délinquants parfaitement adultes (comme
les auteurs de délits financiers), mais parce que les mineurs
« normaux » et les délinquants « adultes »
sortent du champ de cette vision politique fantasmatique. Une question
cependant. Qui donne le sens dans lequel cette éducation doit
être donnée ? Et là, dans la réponse implicitement
présupposée, se dévoile ce qu’il y a peut-être
de plus terrible dans cette conception : « Mais voyons ! la question
n’a aucun sens, puisque les valeurs de notre société
sont évidentes. Elles vont de soi, il suffit de les rappeler
et de demeurer ferme sur le respect qui leur est dû ». La
conséquence est effarante : si les valeurs de notre société
sont déjà évidentes (simplement nous les aurions
« perdues »), alors elles ne sont plus à élaborer
mais à appliquer. Nous voici déchargés de la peine
de penser et tout doit être référé à
l’autorité compétente – finalement le parquet
et le ministère de l’intérieur deviennent les seules
instances habilitées à réfléchir et à
décider. Et si une question se pose qui paraît nouvelle,
vite qu’un vaste débat s’organise pour savoir ce
que doit faire le législateur. Après nous pourrons vaquer
aux seules affaires qui nous concernent vraiment, nous saurons ce qu’il
faut faire, dispensés de la peine de vivre, c’est-à-dire
d’inventer. Désolé, mais ça ne marche pas
ainsi, nulle part, ni dans la société civile, ni à
l’école, ni dans les hôpitaux, ni dans les prisons,
ni dans les CHRS.
Nous
voudrions rappeler cinq principes qui constituent en quelque sorte la
charte de tout lieu où quelqu’un, à quel titre que
ce soit, a autorité sur quelqu’un d’autre. Il importe
d’en moduler l’application en fonction de la nécessité
des missions. Mais cette modulation signifie : trouver les transpositions
nécessaires pour honorer les cinq principes, jamais pour faire
la liste des dérogations imposées par la mission, car
alors c’est la mission elle-même qui perd son sens.
1°)
Reconnaître chacun comme étant seul compétent
pour décider ce qu’il entend faire de sa vie. Il faut maintenir
cela, alors même que le prisonnier ne peut décider d’aller
et venir, alors même qu’il a fait preuve d’un manquement
grave dans la mise en œuvre de cette compétence. La voie
pour rejoindre cette compétence se trouve à partir de
la question : « que voulez-vous, exactement ? » Ce qui signifie
aussi que l’on est prêt à accepter toutes les questions,
pourvu qu’elles soient authentiques. Y compris la décision
de ne pas s’en sortir, y compris la décision de la récidive.
Parce que ce n’est qu’un lui reconnaissant ce droit qu’une
personne peut avoir une chance de trouver le sol à partir duquel
se ressaisir et changer éventuellement de direction …
2°)
Reconnaître la stricte égalité. Le condamné
est l’égal absolu de tous les autres participants de la
machine judiciaire. Exactement comme le malade est l’égal
de son chirurgien, et l’étudiant l’égal de
son maître. Ce qui évidemment ne saurait vouloir dire que
le malade pourrait opérer le chirurgien ou l’étudiant
faire cours à la place du professeur. Ce serait absurde. Mais
simplement ceci, je me déclare incapable d’enseigner quoi
que ce soit à un étudiant dont je n’aurais pas reconnu
d’abord qu’il était au moins aussi intelligent que
moi et qu’il sait des choses que je ne sais pas, qu’il a
un avenir que je n’ai pas. Car le paradoxe est en ceci : nous
ne pouvons reconnaître une égalité que si nous la
reconnaissons sous la forme d’une supériorité (ce
qui suppose évidemment que je me sens incapable d’enseigner
non plus quoi que ce soit à un étudiant qui ne me reconnaîtrait
pas comme son égal, c’est-à-dire plus fort que lui,
dans au moins un secteur de la philosophie !) Or, il y a une écrasante
supériorité du condamné sur quiconque l’aborde,
supériorité aussi incontestable que « scandaleuse
» et le scandale la dissimule : il a l’expérience
de son délit ou de son crime ; il a l’expérience
de la justice en son fonctionnement concret ; il a l’expérience
de l’incarcération. Ce n’est que dans la reconnaissance
de cette égalité qu’il est possible de s’adresser
à lui pour de bon.
3°) Être
à la hauteur. Être quelqu’un qui réponde,
qui tienne, qui ne transige pas sur sa propre dignité. Mais curieusement,
être à la hauteur signifie aussi (au fond tout cela est
une question de parole) savoir rester silencieux et inamovible, afin
d’être capable d’assurer aussi du silence pour l’autre,
d’écarter de lui ce qui l’écrase et l’oppresse,
lui offrir un espace dans lequel il puisse se récupérer
et être seul. Jouer un rôle de pôle d’identification
(non pas qu’il s’identifie à moi, mais qu’il
s’identifie à partir de moi). Naturellement ce mouvement
ne marche que s’il est réciproque. Quiconque s’identifie
grâce à moi me permet de m’identifier moi-même
(non pas me connaître, ce qui n’a aucun sens, mais pouvoir
dire « je »).
4°) Se
tenir sur le côté, autrement dit, effectivement,
accompagner : ni devant pour donner l’exemple, ni derrière
pour guider en tenant les rênes, mais à côté
afin de ne pas boucher la vue, ne pas étouffer l’initiative.
Se mettre à son service comme pourvoyeur de moyens dès
lors que quelqu’un demande. Ce qui suppose de lâcher prise
sur les fins (elles ne sauraient être les miennes), mais garder
le contrôle absolu des moyens qu’on entend mettre en œuvre.
Être une caisse de résonance, qui ne vibre pas à
n’importe quoi, mais seulement à ce qui lui paraît
authentique et conforme à ce qu’il est : « Ca je
peux te le donner, mais pas ça ».
5°) S’affirmer
soi-même complètement, sans tenir compte de l’autre,
mais en n’investissant jamais que la place qu’il laisse
complètement libre. Parce qu’il n’y a que la liberté
qui puisse éveiller la liberté et que c’est le seul
moyen de ne pas empiéter sur le territoire d’autrui que
d’occuper entièrement tout le sien. Car il s’agit
d’avoir suffisamment confiance en soi-même pour avoir confiance
en l’autre au point de pouvoir lui livrer ce que l’on pense
– et qu’il en fasse strictement ce qu’il veut. En
fait, je ne pense pas que ces principes (qui ne sont que cinq aspects
d’une même réalité) soient seulement la charte
de l’accompagnement. Ils inscrivent l’accompagnement dans
la relation sociale la plus normale et la plus générale,
celle de l’hospitalité réciproque des libertés
qui seule est capable de donner quelque saveur à nos existences.
Alain CUGNO
Vice-Président de la FARAPEJ
p.12-13
PRISON-JUSTICE n°99
Mars 2004